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The Smiths : Casque vert

Deuxième album des Smiths, Meat Is Murder se raconte bien avant la musique : un visage de soldat, la boue, un casque et quatre mots repeints comme une accusation. Cocktail Backroom prend ce type d’objet au sérieux : un disque comme atmosphère, puis sa traduction liquide, sans morale et sans sermon — juste des sensations qui se répondent.

11 février 1985 : Meat Is Murder sort chez Rough Trade. Le titre ne cherche pas l’ambiguïté ; il l’écrase. L’album s’ouvre pourtant ailleurs, dans cette violence feutrée propre aux Smiths : guitares nettes, batterie tenue, basse qui sait marcher droit, et une voix qui transforme l’indignation en pose, puis la pose en blessure. Rien de théâtral au sens grandiloquent ; plutôt une manière de monter sur scène en gardant le visage tourné vers le mur, pour mieux faire entendre la foule.

La pochette, elle, fait le contraire : exposition frontale. Une photographie de 1967 montrant le marine Michael Wynn, tirée du documentaire In The Year of the Pig, avec un slogan modifié sur le casque. L’image appartient à la guerre, le texte à la polémique : c’est exactement le genre de court-circuit que Morrissey aime mettre en vitrine.

Enregistrer la tension, pas la résoudre

Le disque s’écrit dans des lieux sans glamour : Amazon Studios à Liverpool, Ridge Farm dans le Surrey ; puis un passage par Island Studios pour le mix, à l’hiver 1984. On entend cette géographie comme une discipline : pas de luxuriance, pas d’effets qui caressent. Johnny Marr élargit la palette sans quitter la précision ; les morceaux s’étirent parfois (Barbarism Begins at Home) comme si la section rythmique testait l’endurance d’un corps qu’on prétend maîtriser.

Le sujet, lui, est déjà médiatique : l’Angleterre du milieu des années 1980 adore les groupes qui ont l’air de détester l’époque — surtout quand ils vendent des disques. Meat Is Murder joue sur cette contradiction : intime dans ses phrases, public dans ses slogans. Le disque ne choisit pas ; il entretient l’inconfort.

Le paradoxe continue côté industrie. Pas de single “annonciateur” : Rough Trade préfère rééditer “How Soon Is Now?” juste avant la sortie de l’album, et l’ajouter à la version américaine. Dans une carrière où les singles compteront presque autant que les albums, cette stratégie ressemble à une négociation permanente avec la machine : nourrir l’attente sans donner la clé. Résultat, Meat Is Murder devient l’unique album studio des Smiths à atteindre la première place au Royaume-Uni — mais comme une victoire légèrement contrariée, gagnée en dépit des méthodes.

Quand “That Joke Isn’t Funny Anymore” sort finalement en single, à l’été 1985, il arrive après coup, comme si l’album avait déjà déplacé la conversation ailleurs. Le discours public (la provocation, la morale, la posture) reprogramme l’écoute : on scrute davantage les sentences, on oublie parfois la finesse des arrangements. Le disque, lui, continue de travailler au niveau des nerfs.

Passer du casque au verre

Le cocktail, ici, ne mime pas la “viande” — ce serait un contresens — mais ce mélange de fumée, d’amertume et de froideur quasi métallique que la pochette impose. Il faut une note végétale franche, une acidité qui coupe, et une fumée qui reste au bord du palais, comme une phrase qu’on n’avale pas. Le nom : Casque Vert. Non pour faire joli : parce que tout, dans cet album, tient à une surface — un casque, une jaquette, une formule — sur laquelle on écrit sa colère.

Dans un shaker rempli de glaçons, 45 ml de gin sec, 20 ml de jus de citron, 15 ml de jus de betterave (pour la terre et la couleur qui ment), 10 ml de sirop de thé fumé type lapsang souchong, et 2 traits de bitters au céleri. Secouer vite, sans insister : l’album n’aime pas qu’on l’arrondisse. Filtrer fin dans une coupe froide ; poser une feuille de céleri ou un zeste de citron exprimé au-dessus du verre, pas plus. La fumée ne doit pas devenir décor : juste une ombre.

Déguster : quand le disque serre la mâchoire

À boire au moment où “Well I Wonder” relâche la pression sans vraiment consoler, ou quand la pièce-titre arrive et refuse la nuance. Le gin apporte la ligne claire ; la betterave donne un faux velours, immédiatement repris par l’acide ; le thé fumé rappelle que, chez les Smiths, la douceur est souvent un piège poli. On finit avec une amertume verte, persistante, qui ressemble moins à une leçon qu’à une question laissée ouverte — et c’est là que Meat Is Murder reste vivant : entre indignation affichée et fragilité obstinée.