Tinals : l’affiche comme pari

À Nîmes, This Is Not A Love Song reprend en 2026 son nom d’origine, après une pause prolongée à partir de 2019 et une reprise en 2025. Deux soirs, les 5 et 6 juin, et une idée simple : une programmation indie pensée pour la proximité, pas pour la masse.

Un festival qui fabrique sa valeur par le cadre

Le premier geste n’est pas musical, il est presque architectural : Paloma et l’association Come On People maintiennent une jauge limitée à 3 000 billets par soir, malgré un espace annoncé en expansion, au nom du “confort”, de la “fluidité des circulations” et de “l’attention” portée au public. Dans un paysage où l’on confond volontiers festival et marée humaine, Tinals revendique l’inverse : un événement à taille humaine, avec des espaces repensés “dans et autour de Paloma”, dont un jardin éphémère.

Le second geste est économique, mais dit beaucoup du lien de confiance : près de 40 % des places auraient été vendues en “blind pass”, donc avant dévoilement de la programmation. Le festival se présente comme une affaire de fidélité, mais aussi comme un pari sur une forme : venir “autant pour être surpris·e que pour créer des souvenirs”, en mettant en avant des artistes “internationaux émergent·es ou singulier·es” plutôt que des têtes d’affiche.

Deux soirs, deux manières d’aimanter le public

Le vendredi 5 juin, l’affiche avance par contrastes de texture. Brigitte Calls Me Baby ouvre une veine pop “fiévreuse et élégante”, où le romantisme années 50 croise une intensité indie-rock plus contemporaine, tandis que Men I Trust promet une expérience “intime”, portée par un groove doux et des performances live décrites comme “dynamiques et captivantes”. The Sophs, eux, déplacent le centre de gravité vers l’inconfort assumé — pensées intrusives, besoin de validation — et une liberté stylistique qui navigue entre pop-punk, funk, emo et rock 90s.

Plus loin, la soirée épaissit : 16 Horsepower est présenté comme le groupe qui a “créé la country gothique” dans le Denver des années 1990, et dont le trio principal se reforme en 2026 pour rejouer ce répertoire pour la première fois depuis 2005. Bandit Bandit, duo français, met en avant un rock frontal et contrasté, entre guitares saturées, pulsations pop et tension sensuelle. Ben Kweller arrive avec Cover the Mirrors, décrit comme une œuvre traversée par le deuil et l’idée de continuer à créer. Et, dans le même mouvement, Black Country, New Road poursuit une trajectoire de “réinventions successives”, avec un disque produit par James Ford et porté par un nouveau noyau créatif (Tyler Hyde, Georgia Ellery, May Kershaw).

Rester focus, le samedi

Là où le vendredi alterne climat et densité, le samedi 6 juin s’autorise davantage la collision. Knives y est décrit comme un “noise collective” entre post-punk et hardcore-fusion, avec des concerts “chaotiques” et une énergie brute. Quickly, Quickly (projet de Graham Jonson) revendique une pop psychédélique imprévisible, saluée par Pitchfork pour un univers sonore foisonnant, et déployée sur scène dans des performances “ambitieuses, intimes et pleines de surprises”. NewDad fait du tiraillement (nostalgie, ambition, départ vers Londres) la matière d’un disque intime, qui questionne aussi la pression du métier et la place des femmes dans l’industrie musicale.

Le samedi a aussi ses figures-charnières. Jehnny Beth revient avec un album signé avec Johnny Hostile, décrit comme radical et cathartique, où le chaos devient libération sonore. À côté, Alice Phoebe Lou est associée à Oblivion, enregistré à Berlin, et à une écriture “instinctive et épurée” qui transforme la vulnérabilité en force. Le plateau s’autorise enfin des déplacements plus inattendus : Yerai Cortés, guitariste flamenco originaire d’Alicante, présenté comme un flamenco moderne et virtuose ; La Sécurité, collectif art-punk basé à Montréal/Tiohtià:ke, entre punk, new wave et krautrock, avec un album annoncé en 2026 sur Bella Union et Mothland.

L’entre soi en mode feel good

Au milieu de ces lignes de force, un nom revient les deux jours : M.A.O. Cormontreuil, trio français qui revendique ses initiales (Marianne, Antonin, Odilon) et une pop “feel good” nourrie par l’esthétique MAO 90–2000, pensée pour le live, parfois jouée “au milieu du public”. On comprend alors ce que fabrique Tinals, au-delà des genres : une échelle. Pas l’illusion d’un monde total, plutôt un périmètre où l’on peut encore croire à la circulation des corps, aux surprises, à l’idée que la “musique indépendante” serait moins un rayon qu’un état d’esprit. Reste l’ambivalence : cette proximité revendiquée protège l’écoute — mais elle rend aussi plus visible la mécanique du pari, cette confiance achetée avant l’affiche, et le risque permanent de confondre “taille humaine” avec petite forteresse entre convaincus.


This is not a love song – Le 5 et 6 juin 2026 – Nîmes – Site officiel

Photo : Karine Angosto