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Eurockéennes 2026, grand écart au Malsaucy

Quatre jours sur la presqu’île du Malsaucy, et une affiche pensée comme un jeu de déplacements. Eurockéennes 2026 ne cherche pas l’unité : elle préfère la circulation, les changements d’humeur, le frottement entre scènes et publics. Le festival revendique un paysage “tous azimuts”, où l’on passe du rock le plus frontal à des formes électroniques dures, puis à la soul, au rap, à la pop, comme on change d’allée sur le site — sans forcément demander la permission à ses habitudes.

Jeudi 2 juillet, une scène unique pour un rock en bloc

La programmation du jeudi 2 juillet tranche net : journée rock’n’roll, site ouvert, mais une seule scène active, la Grande scène. C’est un choix de mise en scène autant que de programmation. Une scène unique, c’est moins de dilemmes, plus de densité : la même rumeur pour tout le monde, le même point de fuite, une soirée qui s’écrit collectivement parce qu’on n’a pas vraiment la possibilité de se disperser.

Au centre, The Offspring revient à Belfort, dix-huit ans après un précédent passage. Leur place est claire : celle d’un groupe construit pour le grand format, le répertoire à réflexes, les refrains qui se partagent sans explication. Autour, le rock se décline en angles différents. Upchuck arrive avec son statut de révélation, porté par une chanteuse qu’on présente comme magnétique, et par une réputation qui circule vite — comparaisons flatteuses, parrainages prestigieux. Airbourne joue l’autre registre : celui du rock traditionnel, énergique, pensé pour la performance et la sueur, avec une filiation revendiquée du côté d’AC/DC. Social Distortion ajoute une profondeur de champ, avec ce rôle de parrains respectés d’un revival punk psychobilly. La journée, au fond, ressemble à un bloc : plusieurs esthétiques, mais une même sensation de volume, un même pacte avec le live.

Techno, rap, soul : une édition qui fabrique des voisinages

Le reste du festival s’organise comme un carrefour. La hard techno y occupe une place nette, assumée comme esthétique de la rencontre entre publics rap et électro : un point de jonction plus qu’un simple genre. Le vendredi, la clôture mise sur le spectacle, avec Vald, Vladimir Cauchemar et Todiefor réunis pour un final annoncé comme très visuel — un moment pensé comme image autant que comme concert, taillé pour la mémoire immédiate et le récit du lendemain. Dans la même veine, Anetha et Nico Moreno s’inscrivent dans une techno-rave en pleine expansion, avec ce goût pour l’intensité continue et la montée collective.

Un autre axe déplace la focale vers l’hémisphère sud, avec Fullmix Kinshasa : trois artistes congolais — Dj Ninikah, Dj Queeny Di et Master Virus — réunis pour trois heures de plateau. Là, c’est moins l’idée d’une “couleur” exotique que celle d’un espace sonore importé tel quel, avec son propre tempo et ses codes de fête, posé au milieu du Malsaucy comme une scène dans la scène.

La soul, elle, vient comme un contrechamp : Curtis Harding, nourri par une tradition qui va de Sam Cooke à Al Green, la reprend en la frottant au rhythm and blues ; Joe Yorke, connu pour une reprise de Smalltown Boy de Jimmy Somerville, y injecte des réminiscences reggae et rocksteady ; Joy Crookes apporte une autre ligne, souvent rapprochée d’Amy Winehouse, et vient défendre son dernier album sous influences RnB. Trois manières d’habiter un même mot, sans en faire un musée.

Rock, rap et britpop, une programmation éclatée

Le hip-hop n’est pas relégué à un rôle d’appoint : Alonzo, Josman et Orelsan servent de têtes d’affiche, et la nouvelle vague s’annonce en courants multiples, du solaire Ino Casablanca à l’indocile 2L, de l’introspectif A6el au “working class” FRS TAGA, avec aussi une rencontre entre KT Gorique et Nash. L’affiche assume la coexistence des statuts : poids lourds, émergences, croisements — comme si le festival voulait produire, sur un même week-end, une coupe transversale de ce qui circule aujourd’hui.

Les retours jouent une autre partition, celle de la rareté et des retrouvailles. Pulp revient après vingt-huit ans d’absence, avec Jarvis Cocker annoncé à la tête d’un show promis spectaculaire. Ben Harper & The Innocent Criminals, fidèles du festival, réapparaissent avec leurs morceaux “intemporels”, et Enhancer revient après des passages en 2001 et 2006, toujours associé à une énergie scénique. Ici, le passé n’est pas un album souvenir : c’est une façon de rebrancher une mémoire collective, de rappeler que certains noms n’ont pas besoin d’être “tendance” pour déclencher un mouvement de foule.

Et puis il y a ces objets un peu à côté, qui donnent au festival son grain : Madame Ose Bashung, où le rock rencontre le cabaret à travers une troupe transformiste revisitant l’œuvre d’Alain Bashung, en hommage à ses passages aux Eurocks en 1990 et 2004. Ou encore le Green Line Marching Band, fanfare déambulatoire au répertoire allant de The Clash aux Beastie Boys, d’Iggy Pop à d’autres classiques, qui accompagne les flux du camping jusqu’au cœur du site : une manière de rappeler que, dans un festival, la musique ne se limite jamais à la scène — elle se promène, elle entraîne, elle organise les corps.

Après avoir annoncé les premiers artistes de l’édition 2026 il y a quelques mois, les Eurockéennes 2026 ressemble ainsi à une édition qui préfère les voisinages aux certitudes : une carte où l’on circule beaucoup, parfois avec enthousiasme, parfois avec un léger vertige, et où l’on découvre que l’éclectisme peut être à la fois une promesse de liberté et une discipline de l’attention.


Les Eurockéennes – Du 2 au 5 juillet 2026 – Presqu’ïle du Malsaucy (90) – Site officiel