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Ludovic de Saint Sernin, l’intime mis en vitrine

Le 17 novembre 2025, une capsule avec Zara propulse à l’échelle mondiale un vocabulaire né très près du corps : œillets, transparences, peau assumée comme surface de négociation. Partons de ce présent — le moment où une signature devient “accessible” — pour remonter vers la fabrication d’un regard, ses accélérations, ses malentendus, puis revenir à ce que l’époque fait au désir quand elle le met en rayon.

Le présent, ou la nuit emballée

La collaboration Zara n’a rien d’un accident : elle ressemble à un point d’aboutissement, presque à une mise à l’épreuve. Quand Ludovic de Saint Sernin rencontre la grande distribution, l’industrie ne regarde pas seulement un designer “passer un cap” ; elle observe une esthétique apprendre à parler la langue de la fast fashion : taille, disponibilité, panier, diffusion mondiale. Harper’s Bazaar insiste sur New York comme décor mental (le jour qui glisse vers la nuit, l’allure “downtown”), et sur des pièces conçues pour circuler vite : denim enduit, strass, mesh, accessoires métalliques.

Ce qui se joue là n’est pas la petite morale binaire du “vendu/pas vendu”. Le déplacement est plus froid, plus structurel : une sensualité qui s’était construite comme situation complexe et personnelle — un corps, un regard, une ambivalence entre exposition et protection — se retrouve traduite en style immédiatement lisible. La transgression n’est pas censurée ; elle est mise au format. Et le format, par définition, aime ce qui se répète, ce qui s’exporte, ce qui ne réclame pas trop d’explications.

Remonter : un “je” qui devient calendrier, puis institution

Revenir au début, c’est retrouver un geste d’auteur finalement assez classique, mais formulé avec une netteté très contemporaine. Le récit officiel est sans folklore : né à Bruxelles, élevé à Paris, formé à l’ESAA Duperré, passé par Balmain, lancement du label en 2017 à Paris. Ce minimalisme biographique est déjà une posture : le romantisme est ailleurs, dans la manière dont la marque fabrique une signature sans bavardage — le corps comme sujet, mais aussi comme méthode.

La reconnaissance, elle, arrive par la voie la plus française qui soit : le prix, et ce qu’il produit comme légende accélérée. L’ANDAM, en 2018, n’est pas seulement un soutien ; c’est un rite d’entrée, un dispositif de visibilité qui transforme une recherche en “langage”. À partir de là, la signature doit tenir : devenir durable, identifiable, “déclinable”. Il faut que l’on reconnaisse Saint Sernin en une seconde — et qu’on puisse, surtout, le raconter.

Ce qui le singularise dans ce moment où tant d’“érotisme” se contente d’être un slogan, c’est cette tension entre frontalité et fragilité. Document Journal le formule très justement en parlant d’une érotique “overt” mais “graceful and fragile”, et fait entendre une lucidité sur la fabrication de l’image du designer lui-même, devenu personnage public autant que tailleur de vêtements. Le corps, chez Saint Sernin, n’est pas une simple provocation : c’est un champ social — ce qu’on autorise à voir, ce qu’on négocie, ce qu’on revendique, ce qu’on paye parfois.

Puis vient le moment où l’auteur devient fonction. En décembre 2022, Vogue annonce sa nomination à la direction artistique d’Ann Demeulemeester, en insistant sur l’idée du vêtement comme “journal” autobiographique. L’association paraît logique : même noirceur élégante, même romantisme tendu, même culte du corps comme récit. Et pourtant la vitesse reprend ses droits : au printemps 2023, la presse acte son départ, après un passage bref. L’épisode dit quelque chose de l’époque : l’industrie adore la jeunesse comme promesse, mais la consomme vite, comme si la nouveauté devait rester un état transitoire, un feu de Bengale plus qu’un long chantier.

Revenir : l’archive, la couture, et la question qui reste

Janvier 2025 : Jean Paul Gaultier couture, dans le système des “guest designers”, lui offre une scène où l’archive n’est pas un musée mais un miroir. L’Associated Press décrit une collection où l’héritage Gaultier — corsets, jeu avec les genres, théâtre du corps — se rebranche sur les obsessions Saint Sernin : érotisme, identité queer, détails fétichistes, sensualité très littérale. C’est un seuil important parce qu’il montre comment une esthétique née dans l’intime se met à dialoguer avec le patrimoine, donc avec le respect — et avec les attentes de spectacle.

On comprend alors mieux le retour à Zara, fin 2025. La capsule arrive après ces scènes-seuils : le prix qui installe, l’institution qui absorbe, l’épisode de maison qui révèle la vitesse, la couture qui patrimonialise. Zara n’achète pas seulement des pièces ; Zara achète une grammaire. Et une grammaire, une fois standardisée, peut servir à tout — y compris à neutraliser ce qu’elle avait d’inconfortable.


Ludovic de Saint Sernin : WebInstagram