La 68e cérémonie a ressemblé à un instant de bascule plus qu’à un palmarès. Oui, il y a des vainqueurs nets, des catégories qui s’alignent, des “moments” calibrés. Mais ce qui s’impose, c’est un déplacement : la langue, les frontières esthétiques, et — surtout — la manière dont la scène redevient un lieu de prise de parole.
Ce Grammys 2026 avait une tonalité particulière avant même le premier prix : dernier tour de piste annoncé pour Trevor Noah à la présentation, et, dans le même mouvement, impression de clôture pour une époque télé. La Recording Academy avait officialisé son retour “one final time”, en insistant sur le symbole du sixième passage. C’est un détail qui compte : les cérémonies vivent de répétitions, mais elles survivent grâce aux ruptures.
Le cadre, lui, reste le même : la Crypto.com Arena, diffusion sur CBS et streaming sur Paramount+. En coulisses, le texte de la semaine (côté industrie) était aussi là : la cérémonie sur CBS vit ses dernières heures, avant le passage annoncé chez Disney (avec ABC, Hulu et Disney+). Autrement dit : une soirée qui, tout en célébrant la musique, regarde déjà sa propre mutation médiatique.
Le palmarès “général” comme photographie d’un centre qui bouge
Si on cherche la logique interne du palmarès, elle tient dans un mot : porosité. Les grandes catégories cessent d’être un petit royaume “pop anglo” avec quelques exceptions. Le meilleur exemple, c’est l’Album of the Year : Bad Bunny l’emporte avec DeBÍ TiRAR MáS FOToS, devant des disques qui racontent chacun une variante du mainstream contemporain — Lady Gaga, Kendrick Lamar, Sabrina Carpenter, Tyler, The Creator, Justin Bieber, Clipse, Leon Thomas.
Ce n’est pas juste “un album en espagnol qui gagne”. C’est une façon de dire que la centralité américaine (au sens culturel) passe désormais aussi par ce qu’elle a longtemps relégué en “catégories de côté”. Dans son discours rapporté par l’Associated Press, Bad Bunny le formule sans détour, en changeant de langue : « I want to dedicate this award to all the people who had to leave their homeland to follow their dreams. ».
Dans le même “champ général”, Record of the Year revient à “luther”, luther, porté par Kendrick Lamar avec SZA. Le fait qu’une remise de prix soit annoncée par Cher, avec l’ombre tutélaire de Luther Vandross citée dans la soirée, dit aussi quelque chose : les Grammys aiment la légende, mais cette année la légende sert à faire passer le présent. Et Song of the Year revient à “WILDFLOWER”, WILDFLOWER, pour Billie Eilish et FINNEAS. Même là, on voit l’idée de porosité : les chansons nommées racontent un centre pop qui s’autorise désormais l’hybridation (de Doechii à Chappell Roan, de ROSÉ avec Bruno Mars jusqu’à “Golden” issu de KPop Demon Hunters).
Les nominations comme carte de pouvoir (et comme récit)
Les Grammys racontent toujours deux histoires : celle des gagnants, et celle des forces en présence — ce que disent les nominations, même quand elles ne se transforment pas en trophées. De ce point de vue, Kendrick Lamar arrive déjà en tête au coup d’envoi : neuf nominations, et un empilement qui traverse les catégories (album, titres, rap). Dans les textes de nominations publiés par Pitchfork, on voit aussi la logique “industrie” : derrière les artistes, les architectes — producteurs, équipes, hitmakers — deviennent presque des personnages.
Le “Big Four” est souvent présenté comme une arène fermée ; cette année, il ressemblait davantage à une place publique. Best New Artist, par exemple, aligne des trajectoires très hétérogènes — et la victoire de Olivia Dean s’inscrit dans cette idée d’un centre qui s’élargit, plutôt que d’un “nouveau visage” interchangeable. Les nommés (Addison Rae, Alex Warren, KATSEYE, Leon Thomas, Lola Young, SOMBR, The Marías) ne forment pas une école : ils forment un paysage.
Quand les catégories “genre” deviennent le vrai laboratoire
On se trompe souvent en regardant les catégories pop/rap/R&B/dance/country comme des annexes. En réalité, c’est là que les Grammys testent leurs propres limites — ce qu’ils acceptent, ce qu’ils repoussent, ce qu’ils reclassent. Côté pop “stricte”, Best Pop Vocal Album revient à MAYHEM de Lady Gaga, face à une sélection qui montre une pop tiraillée entre hyper-efficacité et narration plus “album”. Dans ces mêmes zones, on voit émerger une artiste comme Lola Young (nommée et gagnante en pop solo, selon les modules d’actualité du site des Grammys).
En dance/electronic, Best Dance/Electronic Album couronne FKA twigs avec EUSEXUA. Le simple fait que des disques comme ceux de Fred again.. ou Skrillex soient dans la même catégorie rappelle que l’électronique n’est plus un ghetto : c’est un langage transversal.
En R&B, Best R&B Performance revient à Kehlani (“Folded”). Et côté country, l’édition 2026 est aussi celle d’un changement de règles : deux nouvelles catégories annoncées en amont — dont Best Traditional Country Album — et une victoire de Zach Top dans cette catégorie fraîchement installée, comme pour légitimer immédiatement l’existence du label “traditional”.
Il y a une manière rapide de raconter l’histoire : The Cure repart avec Best Alternative Music Album (Songs Of A Lost World) et Best Alternative Music Performance (“Alone”). Mais l’intérêt est ailleurs : voir un groupe aussi chargé d’archives gagner aujourd’hui, ce n’est pas un simple geste nostalgique. C’est l’indice que l’“alternative” n’est plus seulement une esthétique, mais une forme de stabilité émotionnelle dans un paysage pop saturé de vitesse. Le détail est important : les Grammys ne les rangent pas au rayon “legacy act” sympathique. Ils les font gagner, donc ils réécrivent la hiérarchie du présent — au moins pour une nuit.
Les réactions : quelques phrases, et tout un climat
Cette année, les discours n’étaient pas des parenthèses ; ils semblaient faire partie du script moral de la soirée. Le plus visible, et le plus commenté, c’est la séquence “ICE OUT”. Dans un discours retranscrit par CBS News, Bad Bunny lance : « Before I say thanks to God, I’m going to say ICE out… We’re not savage, we’re not animals, we’re not aliens. We are humans and we are Americans. » La phrase est simple, presque scolaire — et c’est précisément sa force : elle refuse le code, elle vise large.
Dans la même veine, Billie Eilish, au moment de recevoir Song of the Year, choisit une formule qui coupe court à toute “neutralité” : « No one is illegal on stolen land. » Olivia Dean, de son côté, resserre le propos autour d’une filiation : « I’m up here as a granddaughter of an immigrant. »
Et pendant que les artistes cadrent le sens, l’actualité s’invite jusque dans le ton du présentateur. L’Associated Press rapporte que Trevor Noah a confirmé que c’était sa dernière fois, en évoquant une logique de “term limits”. Là encore : une petite phrase, mais un geste clair — la cérémonie veut donner l’image d’un pouvoir qui se limite, même symboliquement, au moment même où elle se reconfigure.
Enfin, même la presse généraliste se laisse aller à un vocabulaire de rupture : l’Associated Press parle d’une nuit « surprising and history-making ». Ce n’est pas une preuve en soi — c’est un symptôme : quand une agence de presse se met à narrativiser, c’est qu’elle sent que l’événement déborde son format. Le plus honnête, c’est de dire que les Grammys ne “résolvent” rien : ils exposent. Ils exposent une industrie qui veut élargir son centre sans perdre ses réflexes ; une télévision qui prépare la suite ; et des artistes qui comprennent que la scène, en 2026, sert autant à chanter qu’à marquer une position.
Si on cherche une image finale, elle n’est pas dans un trophée brandi : elle est dans cette cohabitation étrange, très contemporaine, entre le cérémonial (les catégories, les enveloppes, la légende) et le réel (les slogans, les peurs, les colères, les héritages). Les Grammys 2026 auront surtout été ça : une soirée où l’on n’arrive plus à séparer nettement la musique de ce qui la traverse.







