Sorti le 28 janvier 2016, ANTI ressemble à un retrait plus qu’à un retour : Rihanna s’y soustrait aux réflexes du hit, aux silhouettes attendues, au personnage pop trop bien huilé. Un album de refus, donc, mais un refus sensuel, mouvant, parfois opaque — comme une pièce rouge sombre où l’on apprend à regarder autrement. Dans Cocktail Backroom, cette matière se prolonge en cocktail : une boisson à la fois tropicale et fumée, douce en surface, nerveuse au fond, traversée par un signe secret.
Le disque qui s’échappe
Il y a, dans ANTI, une impression de porte entrouverte puis refermée. Rihanna vient d’années où chaque album semblait répondre à une commande implicite : produire des sommets, imposer un refrain, alimenter la machine. Ici, l’allure change. Les morceaux ne s’alignent pas pour former une vitrine, ils se frôlent, se contredisent, s’attardent sur des textures. Work arrive comme une évidence physique mais l’album ne se résume jamais à ce centre de gravité. Il préfère les angles : la langueur trouble de “Kiss It Better”, la sécheresse presque clinique de “Needed Me”, la brûlure rétro de “Love on the Brain”. Beaucoup ont décrit ANTI comme une expérience de “vibes”, un paysage fluide plutôt qu’une suite de pics. L’expression a sa part de facilité, mais elle dit quelque chose : l’album travaille la continuité, les transitions, l’état plutôt que l’exploit.
Même sa mise au monde raconte une époque où la pop n’est plus seulement de la musique, mais une stratégie, un dispositif, une économie de l’attention. ANTI paraît d’abord via Tidal, entouré d’une campagne numérique immersive (l’“ANTIdiaRy”) et d’un partenariat avec Samsung qui distribue des codes de téléchargement : un lancement à la fois hyper-médiatisé et paradoxalement fuyant, comme si l’album disait déjà qu’il ne se laisserait pas attraper de la manière habituelle.
Et puis il y a l’image : cette enfant couronnée, les yeux barrés, noyée dans un rouge qui n’est ni décoratif ni simplement “pop”. Roy Nachum, l’artiste derrière la pochette, y superpose du braille : une écriture qui insiste sur l’idée d’un sens à toucher plutôt qu’à voir, d’un message à deviner plutôt qu’à consommer. C’est une couverture qui produit de l’aveuglement autant qu’elle promet une révélation.
Le goût du secret
Transposer ANTI en cocktail, c’est refuser l’équivalence trop simple “album tropical = boisson sucrée”. L’album porte des racines caribéennes, mais il les détourne : la chaleur est réelle, sauf qu’elle est souvent traversée de froid, de nonchalance, de fatigue, de distance. Il fallait donc un cocktail qui commence comme une caresse et finisse comme une contrariété — un goût qui glisse, puis accroche. Le nom s’impose presque : Blind Crown. Une couronne, mais sur les yeux. Une autorité, mais masquée. Une signature, mais cryptée.
Dans un shaker, la base se construit autour de 4,5 cl de rhum ambré — pour la chaleur, la matière, la mémoire caribéenne assumée — et d’1,5 cl de mezcal, juste assez pour apporter une fumée fine, comme un contre-chant : pas un incendie, un voile. À cela se mêlent 2 cl de jus de citron vert, qui tend la ligne et réveille le relief, et 1,5 cl de sirop d’hibiscus, rouge profond, floral, légèrement tannique, qui colore le cocktail sans le sucrer bêtement. Une petite précision compte : une pincée de sel (ou 0,5 cl de solution saline) resserre l’ensemble, donne cette impression de peau chauffée, de sueur légère, d’intimité.
On secoue avec de la glace jusqu’à ce que le métal du shaker devienne presque douloureux au toucher, puis on filtre dans un verre bas rempli d’un gros glaçon. La garniture ne doit pas faire spectacle : un zeste de pamplemousse exprimé au-dessus du verre suffit, pour déposer une amertume d’agrume et un parfum un peu “luxe” — celui des couloirs d’hôtel et des retours tardifs — avant d’être écarté. Le rouge de l’hibiscus accroche la lumière, mais la fumée du mezcal le trouble : le cocktail a l’air clair et pourtant il ment, comme l’album.
À boire avec l’album non pas en fond, mais comme un espace. L’idéal : laisser ANTI dérouler ses transitions, entrer par “Consideration”, accepter que certaines chansons paraissent presque inachevées — c’est précisément là que se cache l’autorité de Rihanna sur ce disque. La première gorgée est ronde, chaude, presque accueillante ; puis la fumée arrive, et avec elle une distance. Le verre, comme l’album, dit : on peut être sensuel sans être disponible.
Rihanna : ANTI (Westbury road) – Sortie le 28 janvier 2016







