Le 30 janvier 2026, Kiss the Beast sort comme un aveu maquillé : Sébastien Tellier revient à la pop non pas pour se simplifier, mais pour se compliquer autrement, en rendant visible — presque portable — ce qui, chez lui, a toujours été une guerre de positions. Dans les interviews récentes, il formule le programme sans héroïsme : « I don’t want to be the slave of good taste. »
Il y a quelque chose de presque comique, et donc sérieux, dans l’arrivée de Kiss the Beast ce 30 janvier 2026 : la netteté d’un geste qui refuse les catégories de respectabilité. La presse française enregistre l’événement comme on pointe une silhouette familière au bout de la rue : Télérama parle d’un Sébastien Tellier « romantique », « fidèle à lui-même » et à ses « obsessions », tout en rappelant l’entourage de studio — SebastiAn, Nile Rodgers, Kid Cudi — comme on dresserait un décor à la fois prestigieux et légèrement improbable. L’Éclaireur Fnac note le même jour la sortie du disque et les deux dates parisiennes à l’Olympia, les 16 et 17 mars 2026 : la pop, chez Tellier, s’accompagne toujours d’un dispositif, d’un cadre, d’un rituel de scène qui ressemble à une mise en quarantaine du réel autant qu’à une invitation.
Ce qui change, pourtant, c’est l’air du temps qui l’accueille. 2026 est une époque qui adore les avatars, les “personae”, les identités portées comme des pièces de collection. Tellier, lui, a inventé son personnage avant que le mot devienne un réflexe : barbe épaisse, lunettes noires, lenteur volontaire, glamour de travers — la figure du dandy qui aurait raté la porte du palace et se serait retrouvé, par accident, à l’Eurovision. Il en parle encore comme d’un malentendu dont il attendait la consécration, et qui ne lui a offert qu’une indifférence polie : « I thought I’d be famous after Eurovision – but nobody noticed. »
Remonter : Record Makers, Air, et la tentation de l’“ailleurs” domestique
Avant que les médias ne retiennent l’image, il y a le mécanisme d’une entrée dans la musique française du début des années 2000 : celle où l’électronique chic, les studios, les labels indépendants et une certaine idée de la “classe” sonore fabriquent une mythologie parallèle à la variété. Tellier sort L’Incroyable Vérité en 2001 sur Record Makers, label cofondé par Air, et assure la première partie de leur tournée la même année : c’est une généalogie souvent rappelée, parce qu’elle inscrit d’emblée Tellier dans une filiation où l’élégance est un matériau et non une posture. Dans l’article des Inrocks consacré à « Naïf de cœur », à l’automne 2025, le titre même sonne comme une clé : l’artiste se présente naïf, mais la naïveté chez lui n’est jamais l’innocence ; c’est une tactique, une manière de désarmer les soupçons en affichant l’évidence du sentiment.
Ce qui se construit alors, c’est une façon très tellierienne d’habiter l’“ailleurs” sans quitter le salon : des musiques qui flirtent avec le cabaret, le disco, l’électro, la ballade, mais toujours comme si chaque genre était un décor qu’on traverse en gardant son manteau. Numéro résume cette amplitude en parlant, dès le premier album, d’une écriture mêlant folk intimiste et expérimentations, puis d’un Politics (2004) où l’ambition formelle s’affirme. C’est moins une évolution qu’une addition : Tellier empile les styles comme on empile des accessoires pour rendre l’identité introuvable.
Le seuil médiatique : l’Eurovision, l’anglais, et le procès d’intention national
Puis vient le moment où la France, soudain, le regarde. En 2008, Sébastien Tellier représente la France à l’Eurovision avec « Divine ». Et la machine médiatique française fait ce qu’elle sait faire : elle transforme un choix artistique en affaire de mœurs culturelles. Rue89 rappelle la polémique autour du fait qu’il chantera en anglais pour la France — un débat qui n’a rien à voir avec la musique, et tout à voir avec l’idée nationale de la chanson comme drapeau. Charts in France, à l’époque, rapporte l’irritation d’un député UMP face à la sélection de Tellier : le concours devient prétexte à une surveillance du “bon représentant”, comme si la pop devait rendre des comptes à l’Assemblée Nationale.
Dans les récits rétrospectifs, l’Eurovision est aussi l’endroit où Tellier met en scène son refus de choisir entre le chic et le ridicule — ou plutôt son désir de les confondre. Le Guardian se souvient d’une arrivée sur scène en golf cart, et MusicRadar détaille l’intention d’un “stunt” autour d’un buggy, finalement refusé, avec d’autres éléments scéniques évoqués ensuite. Le point n’est pas de vérifier son sens de la mesure (il n’en a jamais eu), mais de comprendre ce que cette séquence a figé : Tellier est devenu, aux yeux de beaucoup, le type même de l’artiste “trop conceptuel” — accusation curieuse, puisqu’il a toujours revendiqué l’inverse, cette idée que le concept ne vaut rien sans glamour, sans émotion, sans une part d’absurde qui rend tout moins contrôlable.
Retour au présent : Kiss the Beast, collaborations et confession maquillée
Kiss the Beast arrive donc avec ce passé en fond sonore : l’ombre d’un concours populaire, l’image d’un artiste “cool” qui s’est frotté au kitsch institutionnel, et la question obstinée de la sincérité. Dans l’entretien au Guardian, Tellier raconte même un épisode surréaliste d’usurpation d’identité, qui aurait inspiré « Copycat » — anecdote parfaitement tellierienne, parce qu’elle fait du personnage une matière instable : il se fait voler sa propre fiction. La tracklist telle qu’elle circule dans les fiches de distribution — « Naïf de Cœur », « Copycat », « Amnesia » (avec Kid Cudi), ou encore un titre avec Slayyyter et Nile Rodgers — dessine un disque qui assume les rencontres comme des masques supplémentaires. Télérama insiste sur ce romantisme qui ne s’excuse pas d’être répétitif : chez Tellier, “fidèle à lui-même” n’est pas un compliment, c’est un diagnostic, presque une condamnation douce.
Et il y a, dans le fait même d’annoncer des dates à l’Olympia et une année de concerts, une manière de transformer le disque en objet social : Tellier ne veut pas seulement être écouté, il veut être vu, à nouveau, dans un espace où la pose devient performance plutôt que malentendu. Le récit de “retour” est commode ; lui préfère la persistance, ce frottement permanent entre deux cauchemars qu’il formule sans emphase : n’être “que Eurovision” serait un enfer, mais n’être “que Plaza Athénée” en serait un autre.
On pourrait y lire une stratégie — ratisser large, s’adosser à des collaborations, rendre la pop plus lisible. On pourrait aussi y entendre autre chose : la fidélité à une contradiction fondatrice, celle d’un artiste qui s’est construit contre la tyrannie du bon goût tout en cherchant, obstinément, la beauté. Et Kiss the Beast ne tranche pas : il expose le dilemme comme un costume de scène, brillant et un peu trop grand, dans lequel Tellier continue d’avancer — pas tout à fait du côté du ridicule, pas tout à fait du côté de la grâce, et surtout incapable de renoncer à l’un sans perdre l’autre.
Sébastien Tellier : Kiss the beast (Because music / Horizons) – Sortie le 30 janvier 2026 – Concerts : Infos et billetterie







