Wormslayer paraît le 30 janvier 2026 comme un disque qui ne cherche ni l’actualité ni l’excuse. Kula Shaker y rejoue, avec une lucidité parfois sèche, la mécanique même qui l’a porté puis requalifié : la pop comme fabrique de signes, de malentendus, et de procès. Ce n’est pas tant un “retour” qu’une persistance — et c’est précisément ce qui gêne, donc ce qui compte.
Le 30 janvier 2026, Wormslayer apparaît sur les plateformes avec l’air d’un objet qui aurait raté son époque — ou qui, plus obstinément, refuserait de la reconnaître. Onze titres, quarante-six minutes, un huitième album annoncé comme tel par le groupe lui-même, publié sous l’enseigne Strange F.O.L.K. LLP : le dossier de presse est net, presque prosaïque. Mais ce qui frappe, dans l’arrivée d’un nouveau disque de Kula Shaker en 2026, c’est moins la surprise du retour (ils n’ont jamais vraiment cessé) que la persistance d’un malentendu : celui d’un groupe devenu, dès ses débuts, une surface de projection pour les fantasmes britanniques — l’Orient en poster psychédélique, le Sixties comme religion de substitution, la pop comme discipline spirituelle plus que comme industrie.
Les années 1990 comme centrifugeuse : succès, signes, fantasmes britanniques
Kula Shaker est l’un de ces noms qui, en Grande-Bretagne, condensent une époque sans y appartenir. Au milieu des années 1990, quand la Britpop joue à reconstituer une Angleterre pop, le quatuor se présente déjà comme une reconstitution d’autre chose : la guitare et l’orgue à la mémoire longue, l’iconographie indienne comme alphabet parallèle, le chant qui ne s’excuse pas d’être mystique. Le succès est réel et mesurable : K grimpe au sommet du classement des albums, et “Govinda” atteint la 7e place des singles en étant chanté en sanskrit. La réussite, ici, n’est pas seulement commerciale : elle est un événement culturel, parce qu’elle fait affleurer une contradiction britannique très ancienne — la fascination pour l’ailleurs et le besoin de l’ordonner, de le cadrer, de le rendre consommable.
Le seuil moral : un symbole, une phrase, et la réception reprogrammée
C’est précisément là que Kula Shaker va se heurter au seuil moral de l’époque : ce moment où l’excentricité cesse d’être vue comme une pose charmante et devient soupçonnable, politiquement chargée. En 1997, Crispian Mills déclenche une polémique dont la formulation reste, aujourd’hui encore, un résidu toxique : il dit qu’il aimerait « avoir de grandes svastikas en flammes sur scène », et ajoute — dans la même séquence médiatique — que « Hitler en savait bien plus qu’il ne le montrait ». La presse ne retient pas l’argument du contexte hindou du symbole, ni la posture de provocation à la rock — elle retient le signe, nu, et son poids occidental. Le même article du Los Angeles Times note les excuses de Mills pour sa « naïveté et insensibilité » et sa volonté de “reprendre” au nazisme un symbole plus ancien. Et, à Londres, The Independent cristallise le scandale : Mills y admet, par fax, avoir « joué » avec la svastika, et la phrase « great big flaming swastikas » est citée comme preuve à charge.
Ce basculement a reprogrammé la réception du groupe — pas seulement son image publique, mais la manière dont on allait écouter sa musique : à travers un filtre de suspicion sociale. Dix ans plus tard, un article de The Independent résume cette phase comme un suicide symbolique, en rappelant qu’au sommet — « un premier album millionnaire », des hits, un Brit Award — Mills « commit career suicide ». La même pièce donne une phrase qui ressemble à une explication involontaire de la trajectoire Kula Shaker : « We took off like a rocket », dit-il, avant d’évoquer la pression et la vitesse. On n’est pas obligé de prendre l’image au pied de la lettre : elle dit bien ce qu’a été la Britpop pour ceux qui y ont été propulsés — une accélération de mythologies, un centrifugeur d’identités. Et Kula Shaker, parce qu’ils avaient choisi des signes (l’Inde, le sacré, le symbole) que la pop britannique manipule souvent sans les comprendre, ont servi de cas d’école : à quel moment la pose devient-elle faute ?
Wormslayer : fable contemporaine, “Good Money”, et le théâtre des simulacres
Wormslayer arrive donc avec cette mémoire-là — un passé que le groupe traîne comme un décor qu’il a lui-même contribué à peindre, et que les médias ont ensuite éclairé à la lampe crue. Le titre même, Wormslayer, a été lu comme une ironie en acte : PopMatters note « la délicieuse ironie » d’un album qui « plante des vers d’oreille » — des earworms — tout en prétendant tuer le ver. Un critique y voit une affaire de “grand récit” sonore, et isole la piste-titre — plus de sept minutes — comme « cœur battant » du disque. Tout cela pourrait rester de l’imagerie de chronique, si le disque n’insistait pas, lui, sur une narration interne : un personnage, Shaunie, un garçon ailé, traverse l’album, mis en scène d’abord par “Good Money”. PopMatters le formule comme une fable sur l’innocence exploitée, « une opportunité de vider les coffres » pour les prédateurs. Et Mills, dans un texte de présentation repris par XS Noize, insiste sur le regard collectif posé sur l’anomalie : « certains pensent que c’est un monstre, d’autres un chérubin », d’autres y voient « une opportunité de faire de l’argent », avant de lâcher : « métaphore de l’industrie ?… métaphore de la vie. »
C’est là que Wormslayer devient plus intéressant qu’un simple “retour” nostalgique. Parce que Kula Shaker, en 2026, n’a plus à jouer le rôle du jeune groupe mystique venu perturber la Britpop ; il peut rejouer — presque cyniquement — le mécanisme même qui l’a fabriqué : comment une communauté transforme une singularité en spectacle, comment elle monétise ce qu’elle prétend craindre. La satire est d’autant plus appuyée que “Good Money” a été accompagné d’un clip présenté, dans la presse musicale, comme un choix délibéré d’imagerie générée par IA, Mills parlant d’une vidéo « entièrement générée par IA » et revendiquant le geste comme une pirouette. Que l’on y voie une coquetterie technologique ou une moquerie de l’air du temps, l’opération dit quelque chose : Kula Shaker sait, désormais, qu’il est un objet de représentation — et il le met en scène.
Le chœur critique, et ce qui résiste encore : lucidité sans congé de l’innocence
Musicalement, ce portrait par allusions et métamorphoses est relayé par les critiques qui insistent moins sur la “réinvention” que sur l’art de l’arrangement comme théâtre. The Indy Review décrit “Little Darling” comme une chanson “folk” au sens Kula Shaker du terme : non pas dépouillée, mais « pleinement orchestrée » et « luxuriante ». XS Noize, de son côté, s’arrête sur ces ouvertures instrumentales qui prennent leur temps, sur “The Winged Boy” qui « commence de manière abstraite » avant de se révéler « ancré » et « discrètement beau ». Et quand l’album se referme, At The Barrier pointe une phrase chantée comme un rappel terrestre au milieu des visions : la Terre n’est que « just a little dust beneath our feet ». La mystique, ici, n’est pas l’évasion : elle est une manière de revenir au sol en le re-signant, en l’habillant de symboles.
Globalement, les critiques, sur Wormslayer, sont globalement bienveillantes — “ambitieux, coloré, immersif”, écrit Norway Rock. Mais la question la plus intéressante n’est pas de savoir si l’album est “réussi” : c’est de comprendre ce que signifie, en 2026, l’obstination de Kula Shaker à habiter son propre anachronisme. Dans les années 1990, l’Inde et le psychédélisme servaient autant de carburant esthétique que de machine à distinction : une façon de dire “nous ne sommes pas seulement un groupe de guitares Britpop”. Après la polémique de 1997, ces mêmes signes deviennent suspects : non plus des portes vers l’ailleurs, mais des accessoires risqués, des symboles à double fond. Aujourd’hui, Wormslayer semble réintroduire la fable et le concept (l’enfant ailé, le “bon argent”, le cirque) comme si le groupe avait décidé de ne plus se défendre : de se raconter à travers la structure même qui l’a condamné, celle du spectacle.
Il reste pourtant un angle mort, et c’est là que Kula Shaker demeure un objet culturel inconfortable — donc vivant. Le groupe persiste à traiter le sacré comme un langage pop, à brouiller les registres avec une candeur travaillée, sans toujours mesurer ce que ses signes déclenchent dans l’espace public. L’époque, elle, a changé : l’exotisme est devenu un soupçon quasi automatique, l’IA une nouvelle fabrique de simulacres, et la nostalgie une industrie à part entière. Kula Shaker arrive au milieu de tout cela avec un album qui parle d’exploitation et de regard collectif — comme si le groupe avait compris le piège, mais continuait d’aimer la cage pour ses couleurs. Et c’est peut-être cette contradiction, plutôt qu’une quelconque rédemption, qui fait tenir Wormslayer : la lucidité qui progresse, sans jamais réussir à congédier complètement l’innocence.
Kula Shaker : Wormslayer (Strange FOLK) – sortie le 20 janvier 2026







