Dans le panthéon des migrations humaines, quelque part entre la transhumance pastorale et l’exode rural, se niche un phénomène sociologique d’une rare complexité : le déplacement des masses vers un concert d’Indochine. Entreprise titanesque qui réunit, dans un même élan mystique, trois générations de Français dont le seul point commun est la conviction inébranlable que Nicola Sirkis demeure l’un des plus grands poètes de notre temps.
Les Préparatifs de la Grande Expédition
Le trajet vers un concert d’Indochine ne se prépare pas, il se planifie avec la rigueur d’une opération militaire. Des semaines à l’avance, on a réservé son billet, souvent au prix d’un rein, mais qu’importe, L’Aventurier le vaut bien. On a bloqué sa soirée, négocié avec son conjoint, trouvé une baby-sitter. Car oui, le public d’Indochine a des enfants. Il a même parfois des petits-enfants qu’il traîne avec lui, perpétuant ainsi une tradition familiale aussi sacrée que la bûche de Noël.
Dans les transports en commun qui convergent vers le Stade de France ou l’AccorHotels Arena, se déploie un spectacle anthropologique fascinant. On y croise d’abord la génération historique, celle qui était déjà là en 1982, arborant fièrement son t-shirt vintage du 3ème Sexe (qu’elle porte sans ironie, contrairement aux jeunes qui achètent le même neuf chez Urban Outfitters). Ces pionniers ont dans le regard cette lueur particulière de ceux qui ont vraiment connu Stéphane Sirkis, et ne manquent jamais de le rappeler aux néophytes avec une condescendance bienveillante.
Leur garde-robe mérite qu’on s’y attarde. Le noir, naturellement, règne en maître absolu — mais pas n’importe quel noir. Il y a le noir du perfecto en cuir patiné par trente ans de concerts, celui qui a survécu aux Transmusicales de Rennes 1985 et porte encore, telle une médaille, une tache de bière immortelle. Il y a le noir du jean slim (déjà slim avant que ça soit à la mode, merci bien) et celui des boots à boucles qui font un bruit satisfaisant sur le sol. Certains arborent encore des bracelets cloutés achetés sur les Champs-Élysées dans les années 80, désormais un peu serrés au poignet mais qu’on refuse de retirer par principe.
Puis vient la génération intermédiaire, celle des quadragénaires qui ont découvert Indochine avec Paradize et qui n’en sont jamais vraiment revenus. Eux voyagent en groupe, souvent entre collègues de bureau qui, demain matin, devront faire semblant de ne pas s’être effondrés en larmes sur J’ai demandé à la lune. Ils ont mis leur plus belle chemise noire (toujours noire, c’est la règle tacite) soigneusement repassée pour l’occasion. Les hommes ont ressorti cette veste en cuir achetée il y a quinze ans “pour les grandes occasions”, tandis que les femmes ont exhumé du fond de leur armoire ce top à sequins qu’elles ne portent qu’aux concerts et aux mariages.
Cette génération a perfectionné l’art du “rock responsable” : on veut avoir l’air rebelle, mais on a aussi un prêt immobilier. Résultat : des sneakers noires confortables (parce qu’on va rester debout trois heures), un blouson en simili-cuir de bonne facture (le vrai cuir, c’était dans le budget vacances), et toujours, invariablement, ce petit foulard noir noué avec désinvolture qui hurle “je suis encore cool”. Les accessoires sont choisis avec soin : pas trop, pour ne pas faire m’as-tu-vu, mais assez pour montrer qu’on a fait un effort. Une montre discrète, peut-être un collier discret, jamais de cravate même si demain il y a cette réunion importante.
Enfin, la jeune garde débarque, celle qui a découvert le groupe via TikTok, et qui pense sincèrement qu’Un été français est un morceau récent. On les reconnaît à leur enthousiasme intact et à leur étonnement devant la moyenne d’âge du public. « Mais… il y a des vieux ? » chuchote l’un d’eux à son ami, ignorant qu’il vient de blesser mortellement trois personnes de quarante-cinq ans qui se considèrent encore jeunes.
Leur style vestimentaire mélange avec une candeur touchante le vintage authentique et le néo-gothique de fast-fashion. On trouve des Doc Martens flambant neuves côtoyant des Converse customisées aux feutres Posca. Des crop-tops noirs à franges achetés sur Shein, des jeans déchirés stratégiquement (au cutter, dans leur chambre, hier soir), et une profusion de chokers, de chaînes et de piercings qui témoignent d’une quête identitaire encore en construction. Leurs cheveux sont souvent colorés — violet, bleu nuit, rose fuchsia — ou coiffés en une asymétrie étudiée qui défie les lois de la gravité et du bon sens.
Certains portent des t-shirts d’Indochine achetés sur Vinted, ignorant superbement qu’ils datent d’une tournée à laquelle leurs parents auraient pu assister. D’autres ont créé leur propre merchandising artisanal : vestes en jean couvertes de badges et de patchs, totebags sérigraphiés maison avec des paroles de chansons recopiées en typo gothique. Il y a quelque chose de touchant dans cette appropriation maladroite mais sincère d’une esthétique qui les dépasse. Et tous, malgré leurs différences générationnelles et vestimentaires, se sont autorisé ce luxe suprême : boire une bière dans le RER. Demain, certains auront mal à la tête et une réunion à 9h. Ce soir, ils ont dix-sept ans.
La Convergence des Routes
Le trajet lui-même revêt des formes variées. Certains viennent en voiture, ayant réservé leur parking trois mois à l’avance. D’autres s’entassent dans des trains régionaux depuis la province profonde, où Indochine représente encore le summum du rock français, loin devant tous ces groupes parisiens prétentieux dont personne n’a entendu parler. Les plus téméraires ont même pris l’avion, parce que quand on habite Toulouse et qu’Indochine joue à Paris, on ne se pose pas de questions existentielles.
À mesure qu’on approche du lieu saint, l’atmosphère devient électrique. Les conversations s’animent. On débat : 3e sexe ou Le péril jaune ? Paradize ou 13 ? Questions théologiques qui n’admettent aucune réponse consensuelle. On raconte, pour la énième fois, son premier concert d’Indochine, comme d’autres narrent leur première communion. On vérifie son maquillage — car oui, on s’est maquillé pour l’occasion, même les hommes de cinquante ans qui ne l’avouent qu’à demi-mot.
Devant la salle, c’est Babel. Un brouhaha intergénérationnel où se mêlent accents rocailleux de province, tutoiements spontanés entre parfaits inconnus, et cette fraternité immédiate qui naît du partage d’une même dévotion. On croise des gens en cuir intégral côtoyant des quadras en doudoune North Face. Des lycéennes en crop-top discutent avec des quinquagénaires en blouson perfecto d’époque. La mixité sociale dont rêvent les politiques, Indochine la réalise tous les soirs de concert. Les vendeurs de merchandising font fortune. On achète des t-shirts hors de prix qu’on ne portera probablement jamais mais qui constitueront la preuve tangible de notre présence. Des affiches qui finiront roulées au fond d’un placard. Des bracelets lumineux qu’on agitera avec la ferveur d’un fidèle brandissant son cierge pascal. Tout cela participe du rituel, de la cérémonie.
Le Sacre de l’Instant Présent
Et puis il y a ceux qui filment. Ah, les filmeurs ! Armés de leurs smartphones levés comme des ostensoirs, ils immortalisent chaque seconde du concert qu’ils ne regardent qu’à travers un écran de six pouces. Demain, ils posteront des stories Instagram tremblotantes et inaudibles que personne ne regardera, mais qu’importe : ils étaient là, ils ont la preuve.
Car c’est bien là toute la beauté paradoxale de ce pèlerinage : peu importe qu’on ait quinze, quarante ou soixante ans, qu’on vienne de Neuilly ou de Béthune, qu’on connaisse tous les albums ou seulement L’Aventurier. Le simple fait d’être en chemin vers un concert d’Indochine nous unit dans une communauté éphémère mais intense, celle des gens qui croient encore que le rock peut sauver des vies, ou au moins égayer un mercredi soir.
Et quand enfin Nicola Sirkis apparaît sur scène, accompagné de ses fidèles lieutenants, quand les premières notes de 3e sexe ou de Canary Bay résonnent, tous ces trajets disparates, ces trains bondés, ces autoroutes encombrées, ces disputes de couple pour savoir qui garderait les enfants, tout cela prend soudainement un sens. Jusqu’au prochain concert. Dans six mois. Ou trois semaines. Parce qu’Indochine tourne beaucoup. Et que les fidèles suivent.
Indochine : Concert à l’Accor Arena (Paris) les 24, 25, 27, 28 février 2026 et 3, 4, 6 et 7 mars 2026. Et partout en France. Infos et billetterie.







