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Paris Fashion Week 2026 : Rick Owens, brouillard et autorité

À 12h30, le 22 janvier 2026, Rick Owens n’entre pas dans la Fashion Week : il la fume. Une brume parfumée, presque rituelle, avale la salle et recrache des silhouettes comme des avertissements, ni tout à fait militaires, ni franchement criminelles, plutôt quelque chose entre le pouvoir et sa parodie. Dans le calendrier 2026 de cette Paris Fashion Week, l’innovation se confond souvent avec le bruit. Owens choisit une arme plus lente : la peur douce, fabriquée par la matière, par l’odeur, par cette façon de faire du vêtement un climat.

Vogue raconte des mannequins qui surgissent d’une fumée glacée, “sage-scented dry ice”, comme s’ils traversaient un gaz lacrymogène imaginaire ; WWD résume le show comme celui “remembered for the scented fog”. Ce n’est pas un gimmick : c’est une manière de rappeler que l’uniforme (police, armée, sécurité, contrôle) est d’abord une sensation physique, un rapport au souffle, à la visibilité, à l’espace. Et parce que la session homme Automne/Hiver 2026-2027 s’écrit officiellement sous l’ombre du Palais de Tokyo, cette esthétique du béton, du froid, du volume industriel n’a même plus besoin d’être “créée” : elle est déjà là, prête à devenir décor de menace. Rick Owens l’exploite avec une économie de moyens qui ressemble à une autorité : l’ambiance impose la lecture avant même que le premier look soit compris.

Police uniform : moquer la menace, toucher le nerf

Le cœur du récit, Owens le donne lui-même à Vogue : il pense “beaucoup aux uniformes de police”, et quand une menace devient trop présente, on la traite en la tournant, en la mimant, en la déformant : non pas pour la nier, mais pour la digérer. Le détail qui cristallise tout est presque grotesque : la question des épaulettes. Il hésite, il juge le sujet “sensible”, il y voit précisément la direction à suivre. Résultat : pas d’épaulettes au sens classique, mais des traces, des zones de fixation, des “patches” de sangle, comme des emplacements vides où l’insigne aurait pu venir s’accrocher. C’est un geste très Owens : retirer le symbole et garder l’empreinte, faire du manque un signe plus violent que le signe lui-même. Et tout se trouble : “sheriffs ou outlaws ?” demande Vogue, comme si le vêtement refusait de choisir un camp, ou plutôt révélait que les camps se ressemblent dès qu’on ne regarde plus les badges.

Owens assume une silhouette “skinny” (qu’il décrit comme de la “thin ice”) mais il la muscle par des vestes ultra-courtes, des flight jackets, des hybrids tactiques qui font bloc autour du torse. Le corps devient une contradiction : étroit, mais bardé ; nerveux, mais cuirassé. Certaines pièces, écrit Vogue, sont en cuir, d’autres en Kevlar, “fabric of control”, et les boots, massives, viennent briser l’harmonie en imposant au sol une autre cadence. On est loin de l’idée de “portable” comme apaisement ; ici, le portable est une tension : porter le contrôle, porter la menace, et l’exagérer jusqu’à la rendre ridicule donc, paradoxalement, jusqu’à la rendre visible.

L’atelier sans atelier : solitude, collaborations, et système nouveau

Ce qui fascine chez Owens, c’est qu’il reste un empire personnel avec des réflexes d’artisan. Vogue rappelle qu’il continue à dessiner seul, qu’il n’a “jamais eu de design room”, et que sa façon de refuser la délégation tient presque d’une éthique : si quelqu’un a une vision, autant qu’il la suive pour lui-même. Et pourtant, le texte note aussi un tournant : Owens ouvre davantage les frontières de sa marque à des collaborateurs, allant jusqu’à citer leurs handles dans les notes de presse, comme s’il voulait que la paternité devienne traçable, distribuée, assumée. Même la fabrication participe de ce récit : Vogue mentionne des laines stiffened/felted faites à la main en Rajasthan avec laine himalayenne, des manteaux de cachemire produits avec des artisans identifiés, des masques-foulards construits en corde cirée à l’échelle absurde. Ce n’est pas de la transparence “responsable” au sens marketing ; c’est une façon de dire que l’autorité esthétique peut aussi passer par le crédit, par la chaîne, par l’aveu des mains.

Rick Owens Automne/Hiver 2026-2027 laisse une impression rare : celle d’un show qui ne cherche pas à “dire” le monde, mais à le faire sentir dans le corps, comme une irritation persistante. Dans cette brume parfumée, le pouvoir est partout — et précisément pour cela, il devient caricature, costume, matière à être retournée contre lui-même. Et c’est peut-être la thèse la plus juste d’Owens : on ne sort pas de l’époque en la fuyant ; on la traverse en la rendant impossible à ignorer.

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