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Paris Fashion Week 2026 : Lemaire, ou la douceur qui fait peur

À l’Opéra Bastille, Lemaire a choisi le noir de la salle, pas la lumière des flashes : une obscurité de théâtre où l’on s’assoit comme on s’expose, face à un rideau gris qui respire, ondule, et impose une lenteur inhabituelle à la Fashion Week. Ce qui défile ici n’est pas une “collection” au sens productiviste du terme, mais une suite de micro-scènes, un montage de personnages, comme si le vêtement n’avait plus à prouver sa nouveauté mais sa capacité à tenir le réel — et ses humeurs — sans perdre sa forme.

Vogue décrit un dispositif presque anti-runway : pas de flux continu, mais des apparitions par configurations — sept hommes, puis quatre femmes, puis d’autres groupes — comme si la marque voulait que l’œil recompose, qu’il apprenne les proportions et les “histoires de couleurs” par blocs, par familles, plutôt que dans l’hypnose d’un défilé-ligne. Le Monde retrouve cette logique de théâtre : Nathalie Béasse signe la mise en scène, des “personnages” surgissent derrière un grand rideau bleu-gris, passent, s’arrêtent, se relaient, et la salle devient un amphithéâtre d’observation, moins frontal que mental. On comprend alors pourquoi Lemaire a choisi l’Opéra : la mode y gagne une dramaturgie sans effets spéciaux, une gravité douce où le vêtement n’est jamais réduit à l’image. Il devient action minimale : traverser, déplacer une chaise, entrer dans le public — autant de gestes notés par Vogue — comme si l’habit devait prouver qu’il sait exister au-delà de la pose.

“Mine Eyes” : la poésie comme outil, pas comme vernis

Le titre, “Mine Eyes”, vient du Sonnet 43 de Shakespeare, précise Vogue, et l’on sent que cette référence n’est pas un clin d’œil culturel mais un mode d’emploi : voir autrement, voir dans l’ombre, accepter qu’une silhouette ne livre pas tout d’un coup. Lemaire et Sarah-Linh Tran parlent souvent de cinéma et de personnages “réels” comme matrice de saison ; ici, le vocabulaire devient presque philosophique, “très terre-à-terre” et pourtant “un peu irrationnel”, dit Christophe Lemaire — et c’est exactement l’endroit où la marque excelle : dans cette zone trouble où l’utilitaire se charge d’affect, où la fonctionnalité se met à faire du récit. Le Monde, lui, liste des types humains — sages en combinaisons utilitaires, danseurs en robes sable, aventuriers en cuir, esthètes en léopard — non pour folkloriser, mais pour signaler que Lemaire travaille l’allure comme une distribution : une troupe plutôt qu’un casting.

Sous le calme Lemaire, il y a toujours une manière de ruser. Vogue parle de velours froissé “comme un métal liquide”, de robes à franges enroulées, de deux-tons qui “interagissent” doucement avec le corps ; il cite aussi Doona Bae, présente dans une robe à franges noire — apparition qui dit quelque chose du goût Lemaire pour les présences plutôt que pour les célébrités en vitrine. Hypebeast pousse cette idée d’illusion plus loin : denim laqué mimant le cuir, velours luisant comme matière-miroir, accessoires presque surréalistes (jusqu’à des pendentifs en forme de clé dissimulant un tire-bouchon). Ce qui est frappant, c’est que cette sophistication ne se présente jamais comme luxe ostentatoire : elle est cachée dans la surface, dans l’écart entre ce que l’œil croit voir et ce que la main comprendrait. Chez Lemaire, la sobriété n’est pas une morale ; c’est une technique de brouillage.

La performance contre la performance : Topor, Stanzak, et le théâtre du quotidien

Le moment le plus net, paradoxalement, est celui où l’on bascule vers la performance — et où Lemaire rappelle qu’il ne fait pas de “performance fashion”. Vogue raconte la chute du rideau, la révélation d’un fond illuminé “comme un lever de soleil doux”, la musique qui pulse davantage, et ce cast silencieux où des surfaces irisées et des illustrations de Roland Topor orientent le regard. Le Monde confirme la présence de Topor dans le dispositif, et insiste sur ce recours au théâtre comme stratégie d’indépendants face aux géants : faire de l’expérience, non pas pour rivaliser en grandiose, mais pour déplacer l’attention vers la texture, l’humanité, la narration. Et au milieu de cette mécanique, Vogue isole un geste qui dit tout : la danseuse Julie Anne Stanzak tournoyant avec joie dans une robe jaune “beurrée”, ses talons à la main. Le tableau est simple et presque insolent : l’élégance n’est plus une posture de maîtrise, c’est un mouvement, une fatigue, un plaisir, quelque chose d’incontrôlé qui survit au vêtement — et que le vêtement, enfin, accepte d’accompagner.

Lemaire Automne/Hiver 2026-2027, présenté le 21 janvier 2026 dans le calendrier officiel, ressemble à une réponse feutrée à l’époque : faire moins de bruit, mais fabriquer davantage de présence ; refuser la dictature de l’image immédiate, sans se réfugier dans le concept. Ce défilé a la cruauté douce des choses vraiment portables : il ne promet pas une transformation spectaculaire, il suggère une métamorphose lente — celle qui commence quand on sort du théâtre et que, dans la rue, on continue malgré soi à marcher comme un personnage.


Lemaire : Paris Fashion Week – Défilés automne / hiver 2026-2027

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