Ils arrivent comme une première fissure dans le mur encore intact d’une affiche à venir : huit noms, posés là, et déjà une idée du paysage. This Is Not A Love Song annonce son édition 2026 à Paloma, à Nîmes, les 5 et 6 juin 2026, deux soirs, quatre scènes, une jauge tenue volontairement dans une forme d’intimité (7 000 personnes sur les deux jours) et cette manière, typique du festival, de faire du “dévoilement” une dramaturgie plutôt qu’un simple calendrier.
Ce premier mouvement n’a rien d’un patchwork rassurant. Il raconte au contraire une tension très actuelle : d’un côté le retour d’une musique qui croit encore à la transe collective, à la sueur, au bruit, à l’excès ; de l’autre, une obsession plus intérieure, presque morale, pour la confession, la dissection des nerfs et des faux-semblants. Tout se passe comme si TINALS cherchait, dès ce “premier acte”, à mettre en scène l’époque elle-même : un temps qui danse pour oublier qu’il panique, qui s’accroche aux mythologies du rock tout en les sabotant de l’intérieur.
16 Horsepower, ou le poids d’un passé qui ne s’excuse pas
Au milieu de ce jeu de forces, 16 Horsepower fait figure de bloc ancien, mais pas “vintage” au sens décoratif du terme : plutôt une masse sombre, un rappel que l’alternatif a aussi été — et demeure — une affaire de ferveur, de poussière, d’ossements. Le texte du festival insiste sur cette filiation d’instruments traditionnels (banjo, concertina Chemnitzer, vielle à roue, lap steel, contrebasse) et sur la manière dont le groupe a contribué à déplacer les frontières de la musique “roots”, jusqu’à inventer ce sous-genre impossible à stabiliser, étiqueté tour à tour country gothique, Americana gothique ou “Denver Sound”. Il y a, dans cette annonce, quelque chose de solennel : la réunion européenne du trio central (David Eugene Edwards, Jean-Yves Tola, Pascal Humbert) pour la première fois depuis 2005. Comme si TINALS voulait ouvrir 2026 avec une phrase lourde, lente, chargée d’un passé qui ne demande pas pardon.
Body Horror, le post-punk comme accélération
À l’autre extrémité du spectre, Body Horror ressemble à une réponse nerveuse, électrique, presque physiologique : un groupe né à Tottenham en 2016, dans la collision entre post-punk et culture rave londonienne, revendiquant explicitement l’écart entre The Prodigy et The Birthday Party. La description parle de beats indus, de guitares tranchantes, d’une voix “percutante”, celle du Gallois Thomas Gethyn — et cite Steve Lamacq (BBC Radio 6) pour qualifier ce son de post-punk “dur, rythmique et électro”, bande-son sauvage sur laquelle plane un ricanement. Ici, l’époque se met à courir : le rock ne sert plus à construire des légendes, mais à accélérer la saturation, à produire une forme de vertige immédiatement partageable.
Fat Dog, l’effondrement joyeux comme méthode
Entre les deux, Fat Dog apporte une ironie très britannique, presque une théorie du chaos en mode groupe. Leur “mythologie” est racontée comme une blague qui s’écrit toute seule : ils auraient posé deux règles fondatrices — être un groupe sain, et bannir le saxophone — avant de les trahir sans délai. Le festival parle d’un quintet de Brixton, d’un premier album intitulé WOOF., et surtout d’un son décrit par leur leader Joe Love comme une musique “pour hurler dans un oreiller”, mélange d’électro-punk, de rock’n’roll hargneux, de nappes techno, de pop industrielle et d’euphorie rave. Ce n’est pas seulement une promesse de concert déchaîné : c’est une esthétique de l’effondrement joyeux, le refus de la pureté comme condition de survie.
Chalk, la violence devenue rythmique
Cette idée — tenir debout en acceptant le désordre — traverse aussi Chalk, mais sur un mode plus cinématographique, plus “monté”. Le duo Ross Cullen / Benedict Goddard (musiciens et cinéastes, précise TINALS) installe un territoire où noise rock et danse quasi techno se contaminent, comme si la violence sonore devait devenir rythmique pour être supportable. Le texte insiste sur une ascension rapide en 2025, une tournée à guichets fermés au Royaume-Uni et en Europe, des apparitions à Glastonbury et Bilbao BBK, et une trajectoire médiatique déjà lourde (NME, Rolling Stone UK, BBC 6, KEXP…). On retient aussi ce détail très concret, presque logistique, qui donne au récit sa texture : un retour en France annoncé avec Paris (Trabendo) le 11 avril 2026 et Grenoble (Ampérage) le 13 avril 2026. La musique, ici, n’est pas qu’un style : c’est une mécanique d’élan, une accélération devenue identité.
Iguana Death Cult, le retour à l’impact frontal
Avec Iguana Death Cult, TINALS injecte une autre énergie : le garage-punk comme matière première, mais retravaillé par l’expérience et l’endurance du live. Le festival raconte un groupe néerlandais révélé en 2017 par un premier album “explosif”, puis déplacé par Nude Casino, second LP décrit comme un tournant, plus épuré, plus mélodique, plus dansant sans renier l’urgence punk. Il est question d’une tournée américaine en 2025, d’une nouvelle signature et d’un nouvel album Guns Out annoncé “le 10 avril” sur Green Way / Levitation Records, présenté comme un retour à un garage rock sec et direct, après les détours d’Echo Palace (2023). Ce qui se dessine, derrière ces éléments, c’est l’une des obsessions les plus nettes de la décennie : retrouver l’impact frontal sans perdre l’intelligence du parcours.
Brigitte Calls Me Baby, le romantisme sous contrôle
Dans cette première vague, Brigitte Calls Me Baby ouvre une brèche différente, presque sentimentale — mais une sentimentalité tenue, stylisée, consciente d’elle-même. Le texte du festival décrit une musique entre romantisme pop des années 50 et urgence indie-rock des années 2000, portée par la voix de Wes Leavins, nourrie autant par Roy Orbison que par The Cars, The Smiths ou The Strokes. Il y a aussi cette scène fondatrice très “américaine” : la rencontre avec le producteur Dave Cobb (via le biopic Elvis de Baz Luhrmann), puis l’enregistrement d’un premier EP, This House Is Made Of Corners, en grande partie en live au RCA Studio A de Nashville. Et enfin, le passage remarqué à SXSW et la signature chez ATO Records. Brigitte Calls Me Baby apparaît alors comme une proposition presque paradoxale : faire cohabiter une esthétique soignée et une honnêteté émotionnelle sans filtre — autrement dit, réinventer la flamboyance sans la caricature. Le groupe sera en concert à Paris en mars 2026.
The Sophs, la pop comme interrogatoire moral
Il fallait, dans cet ensemble, une voix qui assume le trouble comme matière centrale, et c’est The Sophs qui semble porter cette part-là. Le festival les décrit comme un sextet caméléon, capable de passer du pop-punk au funk, du spoken word au rock 90s, avec des détours blues et même ZZ Top, mais surtout comme un projet écrit depuis un territoire moral inconfortable. Leur chanteur Ethan Ramon, dit TINALS, met à nu pensées intrusives et pulsions honteuses, non pour les excuser, mais pour les expulser par la musique. Le texte rappelle l’attention très précoce des fondateurs de Rough Trade, Geoff Travis et Jeannette Lee, et annonce un premier album, Goldstar, attendu en mars 2026. Là, l’époque ne se raconte plus comme une fête : elle s’écrit comme un interrogatoire, une bataille entre le désir de paraître “bon” et la certitude intime qu’on ne l’est pas.
quickly, quickly, l’intime hi-fi
Enfin, quickly, quickly apporte une lumière oblique, une manière de dire que la sophistication peut aussi venir d’un sous-sol, d’un atelier, d’une chambre mentale. Graham Jonson, multi-instrumentiste de Portland (Oregon), est présenté comme l’auteur d’une psych-pop vibrante et imprévisible ; Pitchfork l’a mis en avant dans sa rubrique Rising à propos de The Long and Short of It (2021) et de son studio “Kenton Sound” installé dans son sous-sol. Le festival mentionne ensuite l’EP Easy Listening (2023), son travail de producteur pour Moses Sumney, Kid LAROI ou SahBabii, et un album plus récent, I Heard That Noise, décrit comme une manière de canaliser l’intimité folk (guitares, piano, douceur) à travers une conception sonore plus aventureuse, avec des éclats de distorsion et des influences citées (Phil Elverum, Dijon, Nick Drake). Sur scène, promet TINALS, ces contrastes deviennent une performance “chaleureuse et immersive”, hi-fi et artisanale à la fois.
Une cohérence secrète dans les frictions
Ce qui frappe, au fond, dans ces huit premiers noms, c’est moins leur diversité que la cohérence secrète de leurs frictions. TINALS ne dessine pas une “tendance”, encore moins une carte postale de l’indé. Il compose plutôt un espace où se croisent la terreur et la joie, la nostalgie et le sabotage, l’héritage lourd (16 Horsepower) et le futur pressé (Body Horror, Chalk), la danse comme exorcisme (Fat Dog, Iguana Death Cult) et la parole comme risque moral (The Sophs). Le festival annonce une affiche complète début février, mais ces huit artistes suffisent déjà à installer l’atmosphère : celle d’un week-end où la musique ne servira pas seulement à “aimer”, mais à éprouver — ce qui, en 2026, ressemble de plus en plus à une nécessité.
This is not a love song : 5 et 6 juin 2026 – Nîmes – Infos et billeterie







