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Paris Fashion Week 2026 : Jeanne Friot, la scène comme alarme

On a longtemps demandé aux jeunes labels d’être “prometteurs”, c’est-à-dire modestes, lisibles, gentils. Jeanne Friot arrive à contre-emploi : elle ouvre la semaine en transformant un théâtre en zone de friction, où le vêtement ne “représente” pas la politique — il la met sous tension, au niveau du corps, du souffle, du rythme. Au Théâtre du Rond-Point, la mode ne défile pas : elle insiste.

Le Théâtre du Rond-Point : quand le podium devient une scène

Le choix du lieu dit déjà l’essentiel. Le Rond-Point n’est pas un hangar blanc, ni une boîte neutre ; c’est un espace qui porte, malgré lui, l’idée de texte, de geste, de confrontation. Numéro raconte un “spectacle électrique” fait de danse et de PDA, comme si la collection devait passer d’abord par une intensité de présence, avant même d’être une suite de silhouettes. Le Monde décrit un “runway-ballet” : la marche n’est plus une simple démonstration, elle devient une chorégraphie (avec Maud Le Pladec et le Ballet de Lorraine) et cette bascule change la lecture du vêtement.

Dans une Paris Fashion Week structurée par des mastodontes et des dispositifs qui cherchent à engloutir le regard, Jeanne Friot ne tente pas de rivaliser sur l’échelle : elle déplace l’enjeu vers la mise en jeu. On n’assiste pas à un show “artistique” par supplément d’âme ; on assiste à une proposition où l’art sert d’accélérateur, où la scène fabrique un sentiment d’urgence.

“Awake” : l’actualité comme matière, pas comme décor

Le texte, chez Friot, n’est jamais loin. Numéro insiste sur la note d’intention et sur le titre choisi pour la collection, “Awake”, comme un impératif adressé au public autant qu’à l’époque : rester réveillé, ne pas se laisser anesthésier par la succession des images. FashionNetwork parle explicitement d’un appel au réveil des consciences, porté jusque sur des tees où s’imprime un slogan frontal, “It’s never too late to fight fascism” , repris aussi par Le Monde dans sa description du défilé.

Ce qui se joue ici est moins la provocation que la place du vêtement dans le régime contemporain de la parole : quand tout le monde “prend position” à bas bruit, Friot prend le risque inverse, celui d’une phrase lisible et donc contestable. On peut y voir un geste nécessaire ; on peut aussi y lire une tension : comment éviter que le slogan ne devienne une texture de plus, une surface consommable ? Le défilé répond par la scène, par le mouvement, par l’énergie collective : la phrase n’est pas un sticker, elle circule dans une chorégraphie.

Ceintures-corsets, tartan, sequins : la silhouette comme dispositif de résistance

Ce que la presse retient, ce n’est pas une “tendance” mais une mécanique. Le Monde note des ceintures serrées “comme des corsets”, du tartan, des bodysuits près du corps, des mini-robes ou shorts à sequins, et une collection qui vise simultanément l’athlète, le punk, le clubber, l’activiste — non pas des personnages décoratifs, mais des positions dans un monde. FashionNetwork, de son côté, décrit le même principe : défilé et chorégraphie s’imbriquent, et le vêtement travaille l’idée de maintien — serrer, structurer, armer — sans jamais se confondre avec une uniformisation.

La “ceinture” chez Friot n’est pas un accessoire : c’est une syntaxe. Elle signale une obsession contemporaine — tenir debout, se tenir, être tenu — dans un moment où les corps sont simultanément surexposés et fragilisés. Là où le tailoring classique promettait l’autorité tranquille, la silhouette Friot fabrique une autorité nerveuse, traversée par l’affect, par la fête, par la lutte : quelque chose comme une armure qui admettrait sa propre porosité.

Un défilé comme contre-programmation

Il y a, dans l’ouverture d’une Fashion Week, une violence douce : on fixe d’emblée ce qui comptera comme “saison”. Numéro souligne que Jeanne Friot inaugure la semaine, portée par une notoriété accrue depuis 2024, et cette position d’ouverture n’a rien d’anodin. Face aux grandes maisons qui bâtissent des mondes fermés, Friot propose un monde perméable, traversé par l’actualité, par les corps, par le désir, par le conflit — et elle choisit le théâtre, donc la parole, donc le risque. Le Monde replace justement ces labels indépendants (Friot, Études, Lemaire) du côté de la performance et des lieux culturels, comme une manière de ne pas se faire écraser par le gigantisme : inventer une autre échelle du spectaculaire, plus narrative, plus physique.

Au fond, le défilé tient dans cette ambiguïté productive : faire de la mode un acte qui alerte, sans que l’alerte se dissolve dans la mise en scène ; fabriquer du plaisir, de la danse, du brillant, tout en refusant que la fête serve d’anesthésie. Jeanne Friot ne “réconcilie” pas ces pôles — elle les maintient ensemble, comme on serre une ceinture : assez fort pour sentir la contrainte, assez vivant pour continuer à bouger.


Jeanne Friot : Site web

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