Il est mort à 93 ans, à Rome, et l’annonce a aussitôt déclenché ce mouvement étrange que la mode réserve à ses figures tutélaires : un mélange de deuil réel et de relecture accélérée, comme si l’époque, prise de vitesse, devait reclasser en urgence ce qu’elle doit à un homme qui a passé sa vie à ralentir les lignes.
Valentino Garavani n’a jamais été un révolutionnaire au sens où la seconde moitié du XXᵉ siècle a appris à aimer ce mot ; il a été plus décisif, et plus irritant pour l’imaginaire contemporain : un formaliste. Un couturier qui croyait que l’élégance n’est pas un sentiment, mais une construction, et que la construction s’éprouve dans la coupe, dans la tenue d’un tissu, dans une couleur traitée comme une signature et non comme une humeur
Rome, Paris, puis Rome : fabriquer une autorité
On raconte souvent Valentino comme on raconte une “grande maison” : origines, ascension, clientes célèbres, consécration. Le fil intéressant est ailleurs, dans la manière dont il a déplacé l’idée même d’autorité couture en la décentrant de Paris sans rompre avec Paris. Il apprend en France au début des années 1950, à l’École de la Chambre Syndicale, puis travaille chez Jean Dessès et Guy Laroche : un parcours qui n’a rien d’anecdotique, parce qu’il situe son regard dans une grammaire très précise, celle de l’après-guerre et de ses rigueurs de construction. Et c’est ensuite, presque comme une réponse, qu’il décide que Rome peut être un lieu de production du prestige, pas seulement un décor. Avec Giancarlo Giammetti, rencontré en 1960, il installe une structure où l’esthétique et l’organisation marchent ensemble : l’un stabilise l’image, l’autre rend cette image viable, reproductible, exportable.
Le moment Florence — Palazzo Pitti, 1962 — est souvent présenté comme un “début international”. On peut le lire comme un geste de montage : faire entrer une couture romaine dans le dispositif qui, à l’époque, distribue la visibilité italienne. Dès lors, Valentino n’a plus besoin d’innover par rupture ; il avance par précision, par calibrage. Sa couture devient une promesse de contrôle : proportions nettes, surfaces impeccablement tenues, détail qui ne déborde pas la forme. Le glamour, chez lui, n’est pas un excès ; c’est une maîtrise.
Le rouge, ou l’art de signer sans raconter
Le “Valentino red” a trop souvent été réduit à un réflexe médiatique — un raccourci pratique, presque une étiquette Pantone pour écrire vite. Mais, dans son travail, le rouge est un outil : une manière de forcer le vêtement à assumer sa présence, d’interdire la fadeur comme solution de facilité. Vogue rappelle qu’une robe rouge, “Fiesta”, apparaît dès 1959 et que le rouge revient, collection après collection, comme un invariant. On peut y voir moins une obsession qu’un protocole : un rappel constant que la couture est aussi une affaire de distance, de visibilité, de frontalité.
Ce protocole du signe se lit aussi en négatif, dans cette collection “no colour” de 1967, faite de blancs, beiges, ivoires : non pas une neutralité, mais une décision de soustraction, un refus de l’époque psychédélique par l’ascèse des tons et la mise en avant des matières et de la finition. La mode adore les mythes d’inspiration ; Valentino, lui, préfère la stratégie : choisir ce qu’on enlève, décider de ce qui reste, et tenir cette décision assez longtemps pour qu’elle devienne style.
Il y a là une dimension presque politique, au sens strict : une gestion de la représentation. La robe conçue pour Jackie Kennedy lors de son mariage avec Aristote Onassis, souvent évoquée comme un basculement de notoriété, fonctionne surtout comme preuve publique : la couture Valentino sait habiller un corps déjà surexposé sans se dissoudre dans son aura. Habiller des femmes célèbres n’a jamais suffi à faire une œuvre ; chez lui, cela sert à tester la résistance d’une forme au bruit du monde.
Quitter la scène, rester dans le cadre
Quand il annonce sa retraite en 2007, puis prend son dernier salut lors de la saison couture de janvier 2008, la sortie est pensée comme une mise en scène, mais aussi comme une passation de méthode : la fin d’un auteur, pas la fin d’un système. Harper’s Bazaar décrit ce dernier moment — et surtout cette clôture en robes rouges — comme une condensation de signature : non pas un best-of sentimental, plutôt un verrouillage final, la preuve que l’œuvre peut se résumer à une décision formelle tenue pendant des décennies.
Après 2008, Valentino ne “disparaît” pas ; il change de place. Vogue le rappelle : il reste visible, assis au premier rang, observant ce que d’autres feront de son nom. C’est une posture rare, dans une industrie où le retrait est souvent un récit de nostalgie : lui accepte la continuité, et donc la contradiction — l’idée qu’une maison survit en se reconfigurant, parfois contre l’intention originelle.
Cette acceptation s’est doublée d’un autre geste, plus silencieux mais très contemporain : transformer une légende en infrastructure culturelle. La fondation Valentino Garavani et Giancarlo Giammetti, et l’ouverture à Rome d’un espace comme PM23, disent quelque chose d’une époque où la mode veut s’archiver elle-même, produire ses propres conditions de mémoire, plutôt que de dépendre des musées et des rétrospectives tardives. L’exposition “Horizons/Red”, célébrant le rouge comme thème autant que comme méthode, donne à voir cette obsession du contrôle : restaurer, conserver, cadrer, choisir ce qui doit rester visible. Même la postérité, chez Valentino, ressemble à une opération de coupe.







