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Dior Homme, ou l’art de faire vaciller le masculin

On a longtemps parlé de Dior comme d’une machine à féminité : la taille reprise, l’épaule écrite, le corps rendu à la visibilité après la guerre. L’homme, lui, est resté un hors-champ commode, un territoire annexe, presque administratif. Et pourtant, l’histoire de Dior Homme, devenue Dior Men, raconte autre chose qu’une simple extension de gamme : une lente conquête de légitimité, puis une série de secousses où la maison, contrainte de regarder le masculin en face, a fini par en faire un laboratoire d’époque.

La ligne masculine naît officiellement en 1969 sous le nom Christian Dior Monsieur, initiée par Marc Bohan. C’est un fait d’archives plus que de légende : la maison elle-même le rappelle dans sa chronologie, en inscrivant Monsieur dans une logique de boutique, de coupe, de continuité. Mais le plus frappant, rétrospectivement, est le silence esthétique qui l’entoure : peu de mythes, peu d’images totémiques. Une élégance française tenue, presque invisible, comme si le masculin ne devait pas faire événement.

Ce n’est pas faute d’auteurs. Avant le basculement des années 2000, la ligne passe par plusieurs mains — Dominique Morlotti, Patrick Lavoix — et Vogue, en retraçant cette généalogie, insiste sur ce caractère expérimental et moins “défini” de la mode homme chez Dior. On pourrait dire que Dior, pendant des décennies, habille l’homme comme on entretient un patrimoine : correctement, sans excès, sans désir de scandale.

Hedi Slimane : la silhouette comme crise

Le choc arrive avec Hedi Slimane, quand Christian Dior Monsieur est rebaptisé Dior Homme au tournant de 2000. La rupture n’est pas seulement stylistique ; elle est physiologique. Slimane réécrit le corps masculin en le rendant étroit, nerveux, presque spectral. Il ne “modernise” pas : il impose une contrainte, une discipline visuelle. Le Monde décrira plus tard cette période comme une révolution d’“esthétique androgyne” faite de silhouettes “minces” et méticuleusement stylisées, nourrie par la photographie et la culture rock.

Ce qui fascine, c’est la manière dont cette silhouette — à la fois désirée et critiquée — devient un langage collectif. Dior Homme cesse d’être un vestiaire pour devenir une posture : celle d’un masculin qui s’autorise la fragilité, mais la transforme en armure. Un paradoxe : paraître vulnérable comme preuve de contrôle. Cette tension-là, la presse continue de la relire aujourd’hui, au point que El País a pu analyser, en 2025, le retour d’une esthétique “Hedi Boy” vidée de son contexte rock initial, ressuscitée comme pure image par les réseaux sociaux. Dior Homme, à ce moment, ne fait pas que suivre une époque : il produit une grammaire que d’autres recycleront — parfois sans mémoire.

Kris Van Assche : l’invention d’une durée

Après Slimane, succéder ressemble à un test de survie. Kris Van Assche prend la suite en 2007 et tient jusqu’en 2018. Son geste est moins spectaculaire, donc plus difficile à raconter : il travaille la durée, l’ajustement, la possibilité de vivre dans Dior Homme sans avoir l’air de jouer un rôle. Quand Vogue revient sur son départ, le magazine insiste sur la manière dont il a “modernisé” la ligne et consolidé une identité, précisément parce qu’il a su déplacer les codes sans les détruire.

Van Assche, au fond, fait un travail politique au sens discret : il redonne à l’homme Dior une amplitude. La silhouette se desserre, la mode cesse d’être seulement nocturne. Dior Homme réapprend à fonctionner en plein jour. On peut l’imaginer sur un quai, dans un bureau, à un dîner où l’on ne veut pas “faire mode” mais où l’on refuse l’anonymat. Cette période construit une idée essentielle : le masculin Dior peut être un uniforme sans être une prison.

Kim Jones : la culture comme moteur, le défilé comme scène

En 2018, Kim Jones arrive et, avec lui, une autre logique : Dior Homme devient Dior Men, et l’époque exige de la mode qu’elle parle aussi en dehors d’elle-même. Sa nomination est annoncée au printemps 2018 ; la presse la lit comme l’importation, chez Dior, d’une intelligence des collaborations et d’un luxe capable d’absorber la rue. Son premier défilé, en juin 2018, est déjà un récit : The Guardian raconte l’entrée en scène de Jones comme un dialogue avec “le riche héritage” de la maison.

Puis vient l’une de ces anecdotes qui, parce qu’elles sont documentées, disent plus qu’une tendance : pour ce début, Jones commande à KAWS une figure monumentale composée de 70 000 fleurs, un “clown-like figure” selon WWD, installé comme un monument pop au centre du dispositif. À ce stade, Dior Men comprend quelque chose de brutal : dans l’économie contemporaine des images, le défilé n’est plus seulement un moment professionnel, c’est une scène où l’art, le celebrity gaze et la viralité fabriquent de la valeur.

La critique, elle, se complexifie. En 2024, The Guardian décrit un Jones plus “classique que conceptuel”, presque attentif à l’idée de garde-robe, tout en soulignant sa manière d’inviter l’art à contaminer la couture — ici via le céramiste Hylton Nel — et de rappeler l’importance de l’artisanat (des heures de broderie, des techniques couture transposées au masculin). Dior Men devient un carrefour : l’héritage, l’objet d’art, la pièce portable. Ce n’est pas toujours harmonieux, et c’est précisément ce qui le rend intéressant.

Le 31 janvier 2025, Kim Jones quitte officiellement Dior Men, événement aussitôt interprété comme symptôme d’un marché du luxe en reconfiguration permanente. Le départ, en soi, n’est pas une fin : il acte que Dior Men est désormais un poste stratégique où chaque nomination fait basculer une partie de l’industrie.

Jonathan Anderson : la maison se recentre, et l’époque aussi

Le 17 avril 2025, Dior confirme que Jonathan Anderson succède à Jones pour la création masculine. Puis, le 2 juin 2025, Dior officialise un geste plus rare encore : Anderson devient le directeur créatif unique pour le masculin, le féminin et la couture — “le premier” à tenir ce périmètre depuis Christian Dior, souligne The Guardian. La presse lit ce mouvement comme une tentative de réunifier une maison devenue multiple, parfois fragmentée par ses propres succès.

Ce qui change alors n’est pas seulement la signature, mais le rythme. Le site de Dior, en présentant le défilé Summer 2026, insiste sur un décor inspiré des intérieurs de la Gemäldegalerie de Berlin et sur la présence de tableaux de Chardin : on n’est plus dans l’icône pop, on est dans une mise en scène de la mémoire et du regard. Alexander Fury, dans Another Magazine, parle d’un mélange de références “mind-boggling” par sa sophistication — et, surtout, par sa compréhension “profonde” de Dior. Business of Fashion décrit une “grunge aristocracy”, une collision entre artlessness calculée et exigence de construction. Même WWD, souvent plus attentif à l’équation commerciale, insiste sur l’équilibre qu’Anderson cherche entre concept et désir de porter.

L’anecdote la plus contemporaine — et la plus révélatrice — arrive en janvier 2026 : Wallpaper* raconte le pop-up de Selfridges comme une installation nostalgique de boîtes grises, où hommes et femmes sont mélangés sur le même sol de vente, comme si Dior cherchait moins à segmenter qu’à recomposer un monde. C’est une stratégie, oui, mais aussi une idée esthétique : brouiller les catégories sans faire semblant que les catégories n’existent pas.

Quand Dior Homme se porte : non comme conseil, mais comme scène

On se trompe souvent en demandant “à quelle occasion” porter Dior Homme : la marque, depuis Slimane, a précisément fabriqué des occasions. Dior Homme a inventé un type de nuit — celle où l’on s’habille comme on se protège — puis Van Assche a ramené cette intensité dans la journée, dans la durée, dans le possible. Kim Jones a déplacé l’occasion vers l’événementiel : la mode comme scène culturelle, capable de cohabiter avec l’art et le sport, le tailoring et le sneaker. Anderson, lui, semble réintroduire une autre occasion : le moment où l’on accepte que le vêtement ne soit pas seulement une image, mais un montage d’histoires, de références, de gestes.

Ce qui relie ces périodes, c’est une vérité moins confortable : l’homme Dior n’est pas une définition, c’est une négociation. Entre fragilité et pouvoir, entre héritage et appropriation, entre le corps réel et le corps mis en scène. Et si Dior Homme demeure un objet critique, c’est parce qu’il a cessé depuis longtemps d’être un simple vestiaire : il est devenu un dispositif culturel qui révèle, saison après saison, ce que l’époque autorise — et ce qu’elle interdit — au masculin.


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