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Gig-tripping, le concert devient destination

Il fut un temps où l’on allait à un concert comme on va au cinéma : dans sa ville, un soir de semaine, puis retour à la maison avec un acouphène léger et un t-shirt trop cher. Aujourd’hui, on prend l’avion. Le concert n’est plus un événement local : il est devenu une destination. Le phénomène a un nom — gig-tripping — et derrière cet anglicisme un peu trop propre se cache une réalité bien plus romanesque : des fans qui organisent leurs vacances autour d’une date de tournée, parfois à des centaines ou des milliers de kilomètres de chez eux.

Bière ou sangria ?

Aller voir un artiste à Barcelone plutôt qu’à Lyon, à Lisbonne plutôt qu’à Paris, n’est plus une exception. Ce n’est même plus un caprice : c’est presque un réflexe. On compare les dates, les villes, l’ambiance supposée du public. On ne cherche plus seulement un concert, mais une expérience complète, une ville à parcourir le jour et une salle à vibrer le soir. La musique devient le prétexte noble d’un voyage que l’on aurait peut-être fait de toute façon — mais sans doute moins intensément.

Il faut dire que le live a changé de statut. À l’ère du streaming permanent, le concert est devenu le dernier moment d’irréductible rareté. On peut écouter un album partout, tout le temps, mais on ne peut vivre ce concert-là, ce soir-là, dans cette ville-là, qu’une seule fois. Le gig-tripping est une réponse émotionnelle à cette rareté : puisqu’on ne possède plus la musique, on se déplace pour elle.

Bien sûr, l’époque adore raconter cette histoire avec de grands mots : communion, mémoire collective, moments uniques. Et dans le même souffle, elle empile les kilomètres aériens avec une aisance déconcertante. Le fan consciencieux publie le matin un manifeste sur l’urgence climatique, et le soir réserve un vol pour aller chanter à pleins poumons dans une capitale européenne. La dissonance cognitive a rarement été aussi bien rythmée : on veut sauver le monde, à condition de ne pas rater le rappel.

Artistes écolos, mais pas trop

Ce paradoxe se cristallise parfaitement dans deux cas devenus presque exemplaires. Radiohead, dont les discours sur l’empreinte carbone des tournées et la responsabilité environnementale sont parmi les plus élaborés de la pop contemporaine, a mené une tournée européenne soigneusement pensée… sans passer par Paris. Résultat prévisible : des milliers de fans français ont pris trains et avions pour se rendre à Amsterdam, Berlin, Barcelone ou ailleurs, transformant une intention vertueuse en ballet transfrontalier parfaitement contradictoire.

Le cas de Kate Bush est encore plus frappant, presque mythologique. Lorsqu’elle est remontée sur scène au milieu des années 2010 — après avoir cessé les concerts depuis la fin des années 1970 — elle n’a pas tourné. Elle s’est installée à Londres. Immobile, souveraine. À ses fans, venus de toute l’Europe ou des États unis, de faire le pèlerinage. Là encore, le concert s’est voulu rare, presque sacré, mais au prix d’un afflux massif de déplacements longue distance. Mieux, l’artiste a refusé que ses concerts soient filmés ou diffusés. Aucun DVD, aucune captation officielle, aucun replay salvateur pour éviter le déplacement. Le spectacle n’existait que là, sur place, ou pas du tout. Une radicalité artistique assumée, sans doute, mais aussi le sommet involontaire d’un cynisme écologique parfaitement contemporain : rendre l’événement si rare, si irremplaçable, qu’il justifie tous les trajets. La sobriété du geste scénique, compensée par l’explosion des billets d’avion. Quand l’empreinte carbone devient le prix à payer pour l’authenticité.

Deux artistes majeurs, deux récits irréprochables sur le fond, et une même conclusion ironique : même lorsqu’ils ne bougent pas — ou prétendent bouger moins — ce sont leurs publics qui prennent le relais, valise à la main, convaincus que pour certaines musiques, la contradiction vaut bien le voyage.

À la recherche du public le plus chaud

Ce phénomène n’est pourtant pas qu’une lubie de privilégiés en quête de stories spectaculaires. Il révèle aussi une nouvelle géographie du live. Certaines villes deviennent des étapes mythiques, réputées pour leur public plus chaud, leurs salles plus intimes ou simplement leur capacité à transformer un concert en souvenir fondateur. Le déplacement fait partie du rite : dormir mal, marcher beaucoup, attendre longtemps. La fatigue devient presque un gage d’authenticité.

Le gig-tripping raconte finalement quelque chose de simple : à une époque saturée de musique en ligne, on cherche encore des moments qui résistent à la reproduction. On veut se souvenir non seulement de la musique, mais du chemin parcouru pour y arriver. Quitte à faire semblant de ne pas voir l’empreinte carbone sur le billet d’embarquement. La musique, elle, n’a jamais autant voyagé. Et ses fidèles non plus.

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